Troll.
Edit : Texte publié sur Agoravox.fr à l'adresse suivante : http://www.agoravox.fr/article.php3?id_article=24550
Il y a un magnifique et grand sujet ces derniers temps, qui refait surface depuis la dernière vendetta criminelle sur un campus américain, c'est le débat sur le port des armes à feu aux Etats-Unis. Outre les grands sujets à sensation du type "un bébé possède déjà légalement son fusil" et les indignations affichées des journalistes chargés d'annoncer l'information, qui ne manquent pas de préciser avec une moue grave qu'il s'agit là d'un fait "qui va certainement relancer le débat sur le port d'armes aux Etats-Unis", comme pour espérer que ça soit le cas ; impossible donc, outre ce consensus d'indignation, d'espérer trouver un argumentaire pro-armes à feu. J'entends déjà Le schtroumpf à lunettes qui est en vous me sermonner une grande phrase du type "comment peut-on être pour ? :( les armes à feu sont créées pour tuer des gens :(:(:(", preuve que l'argumentaire pro-port d'armes à feu à du mal à passer dans le débat.
Mettons les choses au clair, je ne suis pas pour la légalisation du port d'armes en France. Mais voir tout le monde s'indigner du port d'armes étasunien comme si c'était une folie pure, reliquat d'une époque où la société était ultra-violente et la nature super-sauvage, complètement anachronique et parfaitement criminelle me met hors de moi. Le principe de la détention des armes à feu n'autorise ni ne permet plus le meurtre, c'est au contraire une stratégie de défense de la vie. La défenseurs de cette liberté partent du principe réaliste que les interdictions ne concernent finalement que les gens respectueux de la loi, et profitent ainsi aux criminels enclins à la violer, de sorte que les premiers se retrouvent sans défense face aux seconds.
Ainsi sur les 50 Etats, 37 autorisent le port d'arme (avec des législations différentes). De sorte que la plupart des crimes par arme à feu ont lieu dans les Etats (ou des lieux) qui n'autorisent pas le port d'arme. Un criminel achetant son arme dans un Etat où le port est permis va ensuite dans l'Etat voisin où il est interdit pour être sûr que sa victime sera désarmée. Dans le cas de la fusillade la plus récente, celle de Virginia tech, les armes venaient d'être prohibées sur le campus : le tueur pouvait donc dissimuler son arme puis tuer tranquillement tout le monde sans que quiconque respectant la loi ne puisse répliquer. Columbine ? Pareil. Ces incidents jouent sur les différences de législation port interdit/port autorisé.
Ceci mis au clair, il y a donc deux attitudes à adopter : un) autoriser les armes partout deux) les interdire totalement. Un bouton on/off à l'échelle du pays qui mettrait tout le monde à égalité. Joli. Dans un cas, le premier, on admet que de toutes façons les armes circulent et qu'il vaut mieux les autoriser afin d'endiguer la criminalité (tout le monde est susceptible d'avoir une arme sur soi, un équilibre de puissance en somme), dans l'autre on prétend qu'il suffit de les interdire pour que personne n'en possède. Vous comprendrez bien que j'ai beaucoup de mal à la croire - et en particulier aux Etats-unis où l'on érige l'arme à feu en culture.
Rappelons aussi à toutes fins utiles que l'équilibre de puissance dont j'ai parlé juste au-dessus n'est pas un "équilibre de la peur" comme certains le redoutent (ce que je comprend). Marcher dans la rue en tremblant, la goutte de sueur froide le long de la joue, parce que chacun peut à n'importe quel moment sortir son arme et tuer est aussi absurde dans une société où tout le monde peut avoir un pistolet, que dans une société ou tout le monde peut avoir un couteau, une paire de ciseau, un stylo bic ou une fourchette. Le fait que l'essence d'un pistolet est d'ôter la vie ne fait pas nécessairement de son possesseur un criminel prêt à vous sauter dessus, pas plus qu'un briquet ne fait de vous un pyromane. C'est, au contraire, pour son détenteur, l'espoir de contrer efficacement une menace directe sur sa vie.
Alors, pourquoi, après tout ça, ne suis-je pas particulièrement pour le port d'arme en France ? Ca chatouille mon réflexe français, un peu bêtement je l'admet. J'estime pour ma part que notre pays n'a pas tradition aux armes à feu, n'est pas gangrené par leur circulation illégale, n'est pas particulièrement menacé par quelques criminels en leur possession ou par une poignée de chasseurs à plombs. Je n'ai jamais vu de pistolet, jamais entendu parler que quelqu'un en possédant, et ne vois pas dans ce contexte l'importance que l'on peut accorder à cette réforme. Il y a à mon sens d'autres priorités, d'autres sujets importants à défendre, et suffisamment pour m'occuper toute une vie. Par contre, les arguments de la résistance à l'Etat (qui s'arroge sans problème l'utilisation d'arme à feu, lui - ça ne serait donc pas pour nous, uniquement pour les Grands), à une éventuelle occupation, ont tendance à me faire accepter, qu'in fine...
Pourquoi pas ?
7 commentaires à cet article.
A propos du tout dernier argument : armer ses citoyens me semble être plus efficace pour la dissuasion militaire qu'une armée hors de prix (et encore, en supposant que ses porte-avions soient en état de fonctionnement). Y a qu'à voir la Suisse.
Je suis au milieu de tes photos à gauche LOL !!!
(Je ne sais pas du tout ce que tu racontes dans ton article, mais ça a l'air intéressant.)
Si je te rejoins sur l'irritant consensus qui annonce un débat sur le port d'armes légal à chaque massacre d'étudiants (pourquoi pas un débat sur l'absentéisme à l'université, hein ?), je me permets de réagir sur ton histoire d'"équilibre de puissance".
Selon moi, ce qui s'applique au niveau géopolitique ("T'as la bombe, j'ai la bombe, ahah, t'as peur, tu feras rien chacal") ne peut absolument pas se transposer à un niveau individuel. Parce que, comme pour la justice d'ailleurs, l'individu est amené à réagir à chaud là où l'institution (ou l'Etat, si possible) temporise et "déinstantanise" (ce néologisme pourrait me valoir la pendaison, ne l'ébruite pas) l'agression subie.
Permettre à chacun de disposer d'une arme pour se défendre, c'est légitimer l'idée que chacun doit se défendre individuellement. Et c'est également autoriser l'individu à juger l'agression selon son propre référentiel. Je bute un mec qui veut me voler ma montre, qui aura alors le droit de me dire que j'ai eu tort ? Je réponds à la violence que je subis par la violence dont je dispose, nulle institution ou "morale" ne vient plus s'interposer entre mon agresseur et moi. "Tu t'es garé sur ma place de parking ? Fear, coyote".
Quoi que tu en dises, c'est le far-west dans toute sa splendeur.
Quant à dire que le port d'armes n'est pas différent du port du stylo bic, j'ose te rappeler qu'une arme par destination n'a pas tout à fait le même statut juridique (donc le même danger potentiel d'un point de vue social) qu'une arme à feu. Et puis essaie d'écrire avec un Magnum, pour voir.
Rien n'empêche quelqu'un qui se trimballe avec un couteau de tuer le mec qui a piqué sa place de parking comme tu le dis en exemple. Lui donner un droit de porter une arme ne changera rien, d'autant que, comme dans le cas du couteau, le type en face est tout autant susceptible de posséder une arme et de se défendre, comme un passant témoin de la scène, etc.
Si tu tues actuellement quelqu'un qui a tenté de voler ta montre, il me semble que tu es puni pas la loi - il n'y a aucune raison que cela change parce que tu l'as fait avec un pistolet.
J'essaye de faire comprendre qu'en dépit de notre peur -salvatrice ?- des armes à feu, avoir peur que quelqu'un te tue pour un oui ou pour un non dans le cadre actuel ou celui d'une société avec des armes à feu revient au même : c'est de la paranoïa.
(sinon, le far-west, je n'ai pas de mauvais a priori dessus - et je rêve de trouver un livre qui en fait une véritable analyse au delà du cliché "bon alors y'avait des duels, et tout le monde pouvait se tuer, c'était violent et à la fin on a mis des lois pour protéger tout le monde").
Enfin, je ne doute pas une seule seconde qu'un pistolet et un stylo n'ont pas actuellement le même statut juridique, mais il me semble que c'est hors propos (il n'est pas question ici de législation mais de droit et de légitimité).
Effectivement rien n'empêche de tuer avec un couteau, ou une chaise, ou un porte-clé bob l'éponge. Néanmoins la dangerosité de ces objets est difficilement comparable avec celle d'une arme à feu (et c'est ce que je voulais dire quand je parlais de leur statut juridique : si ces objets ne sont pas égaux devant la loi, c'est pour une raison relativement pertinente).
Mon argument principal était le suivant : une arme à feu, tu la portes pour te défendre. Ce n'est ni pour chasser le passereau, ni pour caler une table, tu l'achetes et tu l'utilises dans le but de te défendre, voire de te faire "justice". Les autres "armes" que tu évoques et dont je parle plus haut, n'ont pas comme argument de vente de servir à défendre un individu. On peut effectivement les utiliser comme ça (et s'exposer à des poursuites), mais ce n'est pas leur raison d'être.
Légitimer le port d'armes revient donc à considérer (je me répète) que c'est à l'individu de se défendre et de se prémunir de ses congénères. C'est effectivement d'un libéralisme échevelé (pour une fois que je l'emploie correctement, je peux bien lui adjoindre un épithète moche), mais ça n'est dans ce cas pas compatible avec le reste de la société (américaine ou française).
Et puis si tu taxes les adversaires du port d'arme de paranoiaques, que dire de ses partisans ? Il y en a qui s'efforcent de faire confiance à la société, d'autres qui estiment qu'il leur incombe de se prémunir de ses violences. La voilà, la paranoïa.
(j'étais sûr que tu allais me répondre ça sur le far-west, mais n'y connaissant rien, je ne m'avance pas. Si ce qu'on en connait relève probablement du cliché, je doute néanmoins qu'il se soit agi d'un havre de paix et de concorde civile.)
C'est évidemment à l'individu de se défendre des éventuelles aggressions de ses congénères. Nier cette affirmation c'est confier la sécurité de chacun aux mains d'un chameau ou d'un lampadère (et je précise -un peu schématiquement- que lorsque quelqu'un fait le choix d'appeler un policier il fait aussi volontairement le choix de laisser la défense de sa vie à un tiers).
Lorsque sa vie est menacée il est confronté à plusieurs choix : la fuite, l'appel à l'aide, ou l'auto-défense. Si les deux premiers choix sont impossible, il n'a pas pour autant à se laisser tuer. L'individu agresseur est en tord vu qu'il est le premier à violer les droits fondamentaux du second, qui peut alors tendre à neutraliser par la violence son aggresseur (ce qui n'entraîne pas forcément le meurtre - on peut donner un bon coup dans les burnes, ou tirer dans le bras ou la jambe). Encore une fois, autoriser le port d'arme à feu ne légitime pas plus le meurtre, mais permet de se tirer efficacement d'une situation où sa vie est menacée.
Dans le cas où il demande à l'aide, il peut appeler d'autres individus qui ont les mêmes droits que lui (donc ça revient au même dans le cadre de la démonstration), ou les forces de l'ordre qui ont -tiens c'est marrant ça- arbitrairement, elles, le droit de porter une arme à feu. Il faudrait donc contacter d'autres individus arbitrairement habilités par l'Etat à disposer de certains droits pour parvenir à la même fin.
Certes, les policiers "ont des consignes", un règlement, et sont soumis à "des lois strictes". Mais il n'y a aucune raison de penser que l'individu ayant légalement acquis une arme à feu ne soit pas soumis aux même lois.
Une arme à feu a pour vocation de tirer une balle afin de neutraliser ou de tuer. Tu peux l'utiliser sur une poule que tu as achetée, comme tu peux aussi bien t'en servir pour tapper sur un clou. Le fait qu'on est créé l'objet dans un but précis ne change pas le fait que l'on puisse en faire un usage différent, et n'entrîne pas nécessairement son utilisation pour son but originel, ou celui que tu lui attribues arbitrairement (ici, tuer un homme).
A l'inverse, encore une fois, je peux inventer le couteau et dire que c'est pour couper les légumes, mais m'en servir pour tuer un homme. Mais bon, là on peut pas l'interdire, parce que le but originel n'est pas le meurtre.
Tu ne trouves pas ça curieux ?
"Et puis si tu taxes les adversaires du port d'arme de paranoiaques, que dire de ses partisans ? Il y en a qui s'efforcent de faire confiance à la société, d'autres qui estiment qu'il leur incombe de se prémunir de ses violences. La voilà, la paranoïa."
Je ne vois pas très bien en quoi estimer qu'il incombe aux individus de se prémunir ou de se défendre des aggression d'autrui s'oppose à une "confiance dans la société" (et je ne vois pas non plus où est la paranoïa). Tu peux détailler ?
(Et pour le far-west, je ne pense pas non plus que ça soit un pays merveilleux, j'aimerais juste en savoir un peu plus)